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La Bonne Franquette, café Le Franc-Buveur au début du siècle ...

...repère de buveurs incorrigibles, abritait de ce fait aussi un de ces petits métiers de la rue de la fin du XIXème , un "ange gardien".


Qu'est ce qu'un ange gardien ?

On nomme ainsi un homme qui est préposé, chez les marchands de vin et dans les cabarets en renom, à la surveillance des ivrognes. Il les prend sous sa protection, il les reconduit chez eux, et il en répond au cabaretier qui les a confiés à ses bons soins. Il doit les défendre, au besoin les coucher, en un mot ne les quitter qu’alors qu’ils sont en sûreté, loin de la portée des voleurs dits « au poivrier », gens sans foi, sans croyance, qui dévalisent les ivrognes, sans respect pour le dieu Bacchus, dont ils sont les fervents adorateurs.

N’est pas ange gardien qui veut. On ne peut se figurer toutes les qualités qui lui sont demandées. Il passe un examen où plus d’un bachelier échouerait. Un bon ange gardien doit être sobre; sans cela, il boirait avec son protégé, et tout serait perdu.

Les ivrognes veulent toujours boire, même alors qu’ils ne peuvent plus porter leur vin. Et il n’y a pas de femme désirant une parure, de solliciteur demandant une place, qui emploient plus de détours, plus de paroles doucereuses, plus de flatteries, que l’ivrogne. Il devine toutes les insinuations, toutes les câlineries des coquettes les mieux exercées, pour arriver à son but. L’ange doit demeurer ferme, impassible, ne se laisser induire en aucune tentation, aller droit son chemin, n’accédant à aucune prière, ne se laissant intimider par aucune menace. Il doit être brave, en effet, car il faut qu’il tienne tête à ceux qui ont le « vin mauvais », qu’il soit toujours prêt à se jeter au milieu de la rixe lorsque le client se livre à ses ébattements sur les épaules de quelque passant peu endurant. Et puis, de quelle patience ne doit-il pas être doué pour comprendre et réfuter toutes les divagations que suggère le vin dans ces cerveaux exaltés, en délire, qui semblent jouer aux propos interrompus ! Il doit savoir flatter la manie de son compagnon, entrer dans ses vues, le comprendre, s’en faire écouter et 1’intéresser par une conversation vive et animée. C’est alors qu’il rendrait des points à tous les diplomates pour la finesse, l’à-propos de ses reparties, et sa façon de plaider le faux pour arriver au vrai.
A toutes ces qualités morales, l’ange gardien doit joindre les qualités physiques les plus remarquables. S’il n’est adroit, vigoureux, ingambe, il devient impropre à remplir ses fonctions, car il lui faut souvent emporter son homme sur ses épaules, pour l’arracher aux tentations et aux collisions si fréquentes aux barrières et à la halle.

Eh bien! toutes ces qualités, toutes ces vertus (car, si nous n’avons pas compté la probité la plus stricte, c’est que les anges gardiens la jugent si naturelle chez eux, qu ils n’en parlent même pas), ces périls qu ‘ils affrontent, tous ces ennuis qu’ils subissent, sont cotés comme les fonds à la Bourse. Ces hommes, qui sont si bien nommés, ne gagnent souvent pas de quoi s’entretenir.
Chez les marchands de vin, où se réunissent les véritables ivrognes, aux renommées, aux goguettes (maisons où l’on chante), il est établi qu’un homme qui ne peut plus se tenir doit être reconduit. Pour cela, il donne ce qu ‘il veut à son ange gardien, qui se fie à la générosité du buveur; mais celui-ci ne peut jamais donner moins de cinquante centimes : c’est une règle établie, une convention adoptée à laquelle personne ne manque.

Celui qui refuserait d’acquitter cette dette serait renié par ses confrères, car il porterait préjudice à la sûreté de tous. En effet dès qu’un homme est mis entre les mains d’un ange, eût-il cent francs dans ses poches, le lendemain en se réveillant, il est certain de les trouver tels qu’il les y avait mis. On ne se souvient pas, de mémoire d’ivrogne, d’un seul buveur qui ait été dépouillé ou qui ait eu à se plaindre des procédés de son ange gardien, car à toutes les qualités énumérées plus haut il faut encore joindre la politesse.

Généralement ils sont nourris par les marchands de vin qui les emploient, auxquels ils rendent de menus services, et qui les en récompensent en leur donnant par-ci par-là un morceau à manger.
L’ange gardien est ordinairement une espèce de poète, un rêveur, qui aime la vie contemplative; c’est le lazzarone de Paris; il se contente de peu et vit dans ses rêves à la recherche d’un inconnu quelconque. Sa journée ordinaire ne monte jamais à plus de trente à quarante sous, mais il a ses dimanches et ses jours de réunion. Les habitués le respectent et sont pleins d’attentions pour lui. Ils ne commandent jamais un repas sans l’inviter à y prendre place. Il vit heureux de cette considération et fier de sa conscience pure et sans tâche. Il ne fait pas d’économies, mais il se crée de bonnes relations pour les mauvais jours. On en cite deux qui ont été portés sur le testament d’un riche ivrogne, ancien banquier, qui fréquentait le cabaret de l’Arrosoir, à Montparnasse, et qui, malgré ses rentes et sa passion pour le vin à six, avait su garder au fond de son coeur assez de reconnaissance pour se souvenir, à son lit de mort, des deux pauvres diables qui lui avaient tant de fois épargné le dangereux bonheur de coucher à la belle étoile.
Malheureusement la réalité est plus prosaïque. L’ange gardien se recrute parmi des gens moins vertueux.
Le plus honnête est le pochard assagi qui, n’ayant pas les moyens de se saouler à ses frais, sort de son garni à l’heure où les autres rentrent et va rôder autour des bars, les samedis, dimanches et lundis après minuit.

A ce moment, les buveurs ont la tournée facile et dans chaque nouvel arrivant voient un frère à inviter.
Les consommations succèdent aux consommations jusqu’à la minute suprême où le patron de l’établissement met sa clientèle à la porte. Alors seulement, moitié par reconnaissance, moitié pour prolonger la fête, l’ange, moins éméché que ses amphitryons, qui ont plusieurs heures de boisson d’avance, offre l’appui de son bras encore solide au plus titubant de la société. Ils vont tous deux, déambulant en zigzag, jusqu’au domicile de l’ivrogne.
Guy TOUREL,
Petits métiers parisiens, 1898.

 


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